Archive for the ‘Vingt-cinq ans après Tchernobyl, quel avenir pour le nucléaire ? – Entretien avec Alain de Halleux’ Category

Vingt-cinq ans après Tchernobyl, quel avenir pour le nucléaire ? – Rencontre avec Alain de Halleux

Vingt-cinq ans après Tchernobyl, quel avenir pour le nucléaire ?

Tchernobyl, Fukushima, les catastrophes se succèdent sans qu’on n’en tire de leçons.

Pour Alain de Halleux, réalisateur du documentaire « Tchernobyl forever », diffusé sur Arte, pro et antinucléaires se rejoignent sur un point : “Il ne faut pas que ça pète.”

“Or, ajoute-t-il, à long terme, si l’on ne veut pas que ça pète, le seul moyen, c’est d’en sortir.”

Photo inédite prise à quelques mètres du réacteur par Sacha (Alexandre Kupniy), un des clandestins résistants. © Alexandre Kupniy

« La catastrophe de Fukushima aura de terribles conséquences en Ukraine. » Pendant un an et demi, le réalisateur belge Alain de Halleux a enquêté sur la mémoire et les conséquences de l’explosion du réacteur numéro 4 de la centrale de Tchernobyl, le 26 avril 1986. Au point d’en devenir l’un des meilleurs experts. Le fruit de ses recherches – et de ses interrogations insatisfaites – s’appelle Tchernobyl forever, diffusé sur Arte ce 26 avril. Un film dense et envoûtant, entrelaçant le passé et le présent, le virtuel et le réel, le visible et l’invisible. A l’heure où le débat sur le nucléaire s’ouvre enfin, son auteur se révèle tout aussi captivant. Scientifique de formation, réalisateur par vocation, il est animé par un réflexe citoyen quand il plonge, voilà cinq ans, dans l’exploration des coulisses de l’atome… pour n’en plus sortir. Aujourd’hui, il tisse des liens entre la technique, le social et le politique ; pointe les correspondances entre Tchernobyl, Fukushima et notre industrie nucléaire.

Si l’Ukraine risque de pâtir de la catastrophe en cours, c’est que le Japon était le premier donateur pour panser les plaies de l’explosion de Tchernobyl. « Le nouveau sarcophage qui devait recouvrir le réacteur numéro 4 ne sera jamais construit, estime Alain de Halleux. Les contributeurs vont se concentrer sur les secours à la centrale de Fukushima. » Quelques jours après, cette prédiction semblait démentie : François Fillon trompettait que la communauté internationale avait récolté plus de 300 millions d’euros supplémentaires… ce qui n’est pas encore suffisant ! Pour le réalisateur, il s’agit surtout de produire un effet d’annonce, au moment où le nucléaire est sur la sellette. Ainsi, ce n’est pas un hasard si Bouygues, Vinci, Areva trustent déjà les marchés des travaux réalisés dans la « zone » de Tchernobyl. « A chaque accident, l’industrie nucléaire essaie de montrer qu’il existe des solutions. C’est la France qui a convaincu le G7 d’annoncer la construction d’un nouveau confinement, à l’occasion du dixième anniversaire de la catastrophe. Il y avait trois avantages : donner du boulot aux entreprises françaises, redorer leur image… et peut-être cacher la misère. » Car personne ne sait ce que renferme le sarcophage d’origine, achevé six mois après l’accident. Le premier rapport soviétique (vite enterré) estima la part du combustible restant dans le réacteur entre 6 %… et 96 % !

« Ce qu’il y a à savoir sur Tchernobyl, c’est qu’on ne sait pas », résume Alain de Halleux. Impossible de dresser un bilan sanitaire. Les études épidémiologiques, d’abord interrompues par le chaos consécutif à l’éclatement de l’Union soviétique, ont ensuite été délaissées par l’OMS (Organisation mondiale de la santé) et l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique). Le pouvoir ukrainien lui-même tient un double discours. « A ses citoyens, il raconte que tout va bien. A l’étranger, il noircit le tableau pour obtenir des fonds… » Les chiffres cités dans le film ont de quoi inquiéter : plus de deux millions de personnes affectées (rien qu’en Ukraine, sans compter la Biélorussie), seulement 10 % des enfants exempts de maladie chronique, une espérance de vie qui aura bientôt chuté de vingt ans… Et la mémoire de la catastrophe se perd, comme le montre Tchernobyl forever.

« Avec le nucléaire, on entre dans le monde de l’invisible, des probabilités, reprend le réalisateur. A Tchernobyl, j’ai ressenti presque physiquement le principe d’incertitude de Heisenberg. » Enoncé en 1927, le théorème du génie allemand de la mécanique quantique a toujours fasciné le réalisateur. « Il postule que, si l’on connaît avec précision la position d’une particule, on ne peut déterminer précisément sa quantité de mouvement. Et vice versa. Il montre donc que la science a ses limites, qu’elle ne peut avoir une vision globale de la matière. » Alain de Halleux se défend de transformer une découverte fondamentale de la physique moderne en concept philosophique. « Mais, quand j’ai approché le réacteur numéro 4, il s’est produit dans mon esprit une collision entre cette équation et ce vieux sarcophage renfermant un mystère, que je voyais comme un sphinx. »

“La science ne propose qu’une interprétation
de la réalité, essentiellement quantitative.
Saisir une caméra m’a paru une bien
meilleure manière de comprendre le monde.”

Le réalisateur était sans doute le mieux placé pour ressentir cette « sorte de choc poétique » : avant de se convertir au cinéma, il étudia la chimie nucléaire pendant quatre ans. « J’étais fasciné par la radioactivité, son invisibilité, son mystère. Puis je me suis rendu compte que la science ne proposait qu’une interprétation de la réalité, essentiellement quantitative. Saisir une caméra m’a paru une bien meilleure manière de comprendre le monde. » A ses débuts, le réalisateur conçoit surtout des films institutionnels pour des sociétés privées. « Ils m’ont permis d’observer de l’intérieur l’émergence de nouvelles organisations du travail, capables de ruiner une solide culture d’entreprise en quelques mois. » Cette connaissance se révèle précieuse quand il réalise RAS, nucléaire : rien à signaler (rediffusé récemment par Arte), une enquête choc sur les intérimaires chargés de la maintenance des centrales, qui prennent 80 % des doses de radioactivité (contre 20 % pour les « statutaires » EDF). Il retrouve dans cette industrie les tendances à l’œuvre dans le reste du monde du travail, et d’abord le développement de la sous-traitance. Coïncidence ? A Fukushima (avant le séisme), à Tchernobyl (parmi les quatre mille personnes qui y travaillent encore), comme dans les centrales françaises, la proportion des « prestataires » est à peu près la même… « Longtemps, EDF fut une organisation pyramidale où prévalait le compagnonnage, les promotions internes. Aujourd’hui sont imposés des organigrammes matriciels qui produisent des exigences contradictoires, intenables pour les salariés. »

Une centrale nucléaire n’est pas une usine de yaourts. Dilution des responsabilités et course à la rentabilité n’y mettent pas seulement en péril les conditions de travail et la santé des intérimaires, mais aussi la sécurité des populations. A l’origine de l’intérêt d’Alain de Halleux pour les zones d’ombre de cette industrie, une brève info entendue à la radio, un jour de 2006 : un réacteur de la centrale de Forsmark, en Suède (même modèle que celui de Fukushima…), était passé à sept minutes de la fusion du cœur. « A sept minutes d’un nouveau Tchernobyl ! Et ça n’émouvait personne ! Je venais d’apprendre qu’il avait fallu plus de six cent mille liquidateurs pour aller « boucher le trou » à Tchernobyl. Je me suis demandé : « Est-ce que j’irais ? » Si je répondais « non », j’étais obligé de m’engager pour que ça ne se produise pas. »

Cette interrogation citoyenne le pousse à concevoir, dans l’urgence, une drolatique websérie de fiction, Antoine Citoyen. Puis à aller voir ce qui se passe dans les centrales de France et de Belgique (où elles sont privatisées) pour réaliser RAS, nucléaire : rien à signaler. Un film parfois jugé pronucléaire. Donnant la parole aux « invisibles qui triment à l’ombre des centrales pour nous fournir de la lumière », les considérant – à juste titre – comme des héros, il laissait penser que, si le parc de réacteurs était correctement géré et entretenu, le nucléaire serait acceptable. Paradoxe : dans les médias qui le sollicitent depuis la catastrophe de Fukushima, Alain de Halleux est présenté comme un « militant antinucléaire » (Médiapart). « Effectivement, seuls les antinucléaires s’intéressent au sort des travailleurs précaires dans les centrales, s’amuse-t-il. Mais « pro » ou « anti », peu importe, nous pouvons nous accorder sur un point : il ne faut pas que ça pète. Or, à long terme, si l’on ne veut pas que ça pète, le seul moyen, c’est d’en sortir. » Et d’imaginer un scénario de sortie du nucléaire qui produirait « un boom économique. On ferme Fessenheim, que les intérimaires appellent “la centrale de la mort”, puis, dans deux ans, Le Bugey, et les autres, très progressivement. Leur démantèlement nécessitera d’employer au moins tous les gens qui travaillent actuellement dans les centrales. Dans le même temps, on investit dans d’autres modes de production d’énergie, ce qui fera vivre des chercheurs, des PME »…

 “Les promoteurs de la filière, pleins de
bonnes intentions, n’avaient pas prévu
que le capitalisme régulé céderait la
place au libéralisme sauvage.”

 Utopiste, Alain de Halleux ? Il le revendique… quand il ne cède pas à un accès de pessimisme. « En France, aujourd’hui, il est impossible de démanteler une centrale pour la remplacer par des énergies renouvelables. » L’obstacle est d’abord politique. Le nucléaire est une industrie technocratique, fortement centralisée, un instrument de pouvoir. Pour l’Etat jacobin comme pour les syndicats, le développement du solaire ou de l’éolien représente une menace. Les panneaux solaires, on les installe sur son toit ; les éoliennes, dans son paysage. Et ce sont des PME qui s’en chargent. D’un point de vue économique, un démantèlement au coût exorbitant ne serait pas non plus acceptable par les actionnaires des entreprises du secteur. Cela reviendrait à tuer la poule aux œufs d’or – et donc à faire chuter le cours en Bourse. « L’urgence des urgences est de revenir à la situation d’avant 1995, avant la libéralisation du marché de l’énergie en Europe. Récupérons nos centrales, nationalisons le nucléaire ! » s’enflamme Alain de Halleux, presque nostalgique des années 1970. « L’atome, c’était un beau coup au moment du choc pétrolier. Construire plus de cinquante réacteurs en quinze ans fut un véritable exploit, plus fort que d’aller sur la lune ! Mais les promoteurs de la filière, pleins de bonnes intentions, n’avaient pas prévu que le capitalisme régulé céderait la place au libéralisme sauvage. »

Et si la catastrophe de Fukushima sonnait le glas du capitalisme financier ? Alain de Halleux n’est pas loin de le penser. « Jusqu’ici, tout va bien, les Bourses spéculent sur la reconstruction du Japon. Mais les réacteurs de Fukushima sont comme des braises qui, lentement, continûment, inexorablement, dégagent de la radioactivité. Le pays sera très touché. Quand les investisseurs s’apercevront qu’il est impossible de réhabiliter les régions sinistrées, le capitalisme pourrait bien se retrouver dans le même état que le système soviétique de 1986, caractérisé par l’irresponsabilité et la fragilité économique. » Incompatible avec le libéralisme, l’atome l’est aussi avec la démocratie. « Il n’est viable que dans un système autoritaire. Ou dans une société utopique fondée sur la solidarité et le sacrifice. » Pour preuve, alors que les « volontaires » soviétiques se montrèrent d’une redoutable efficacité pour contenir les effets de l’explosion à Tchernobyl, l’entreprise Tepco, au Japon, peine à recruter des liquidateurs, perd un temps précieux en atermoiements. Ce qui fait dire à notre agitateur : « Le nucléaire, je suis pour. A condition qu’Henri Proglio, pdg d’EDF, s’engage à prendre la pelle et le seau si ça pète. »

“Les gens qui décident de prolonger
l’exploitation des centrales me
font
penser aux généraux de la guerre de 1914,
planqués à 50 kilomètres du front.”

 Insolent, Alain de Halleux ? Evidemment. Mais il se défend de « profiter » de Fukushima. « Je cherche à donner du sens à cette catastrophe et, surtout, à la souffrance des Japonais. Qu’elle serve au moins à une prise de conscience. » Donner du sens, c’est aussi ce que les industriels de l’atome prétendent faire en intégrant le « retour d’expérience » de Fukushima dans leurs pratiques. Or « ce retour d’expérience nécessiterait de remplacer tous les diesels, désuets, des centrales françaises ; de construire des confinements pour toutes les piscines de refroidissement des réacteurs ; de tirer au sort des liquidateurs parmi les citoyens et de provisionner l’argent nécessaire en cas d’accident. » Bref, de rendre impossible l’exploitation de nos centrales. « Leur technologie date des années 1970, poursuit Alain de Halleux. Certaines pièces ne sont plus fabriquées (notamment pour les diesels de secours), les entreprises ont disparu. Les gens qui décident de prolonger l’exploitation des centrales me font penser aux généraux de la guerre de 1914, planqués à 50 kilomètres du front. Ils raisonnent dans une logique à court terme, névrotique, morbide. » Le Belge compare la France à une camée, incapable de se désintoxiquer de l’atome. « Mais ce sont nos enfants qui ressentiront le manque. Car rien n’a été prévu pour leur fournir de l’énergie. » Et d’appeler à un sursaut citoyen, à l’interpellation de nos représentants politiques. « La France, pays le plus nucléarisé au monde, possède une responsabilité planétaire dans ce domaine. »

Résolument iconoclaste, Alain de Halleux finit par remettre en cause la place centrale qu’occupe l’énergie dans nos sociétés. « L’énergie, en physique, est un concept extrêmement matérialiste, très basique, incomparable avec la richesse et la complexité des sociétés humaines. » Et si le salut venait de la culture ? « On a trop écouté les scientifiques, pas assez les artistes. Le cinéaste Andreï Tarkovski avait vu la « zone » bien avant Tchernobyl, dans Stalker, en 1979. Akira Kurosawa avait vu Fukushima dès 1990, dans Rêves : avec le court métrage Le Mont Fuji en rouge, il imaginait une éruption du volcan qui entraînerait l’explosion de six centrales nucléaires. »

Doux rêveur, grande gueule, anar provocateur, Alain de Halleux est certainement tout cela. « Je ne vois pas d’autre solution qu’une révolution. Pas au sens du « grand soir », mais parce que la sortie du nucléaire nécessite une véritable transformation sociale. » Révolutionnaire, en plus ! N’empêche que les questions qu’il pose, les idées qu’il lance ont le mérite d’aiguillonner la réflexion. Et même de la nourrir d’espoir : l’avenir est entre nos mains. A nous de décider s’il sera nucléaire ou pas.

.

Samuel Gontier

Télérama n° 3197

A voir
Tchernobyl Forever, mardi 26 avril, 20h40, Arte.
Visible pendant sept jours sur le site d’Arte, où l’on peut aussi (re)voir
RAS, nucléaire : rien à signaler
jusqu’au 30 avril.

A lire
Les silences de Tchernobyl. L’avenir contaminé, de Guillaume Grandazzi et François Lemarchand, éd. Autrement, 2006. 300 p., 18 €.

Je suis décontamineur dans le nucléaire, de Claude Dubout, éd. Paulo-Ramand, 2010. 200 p., 22 €.
Le blog Ma zone contrôlée va mal, animé par des intérimaires du nucléaire.
Le site de l’Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’Ouest (avec un très bon résumé de la situation à Fukushima).