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Des groupes de parole : une réponse à la crise de la viticulture

Une remarquable expérience proposée par des assistants sociaux de la MSA qui mériterait d’être encouragée, multipliée et vivement soutenue

DES GROUPES DE PAROLE :

UNE REPONSE A LA CRISE DE LA VITICULTURE.  mars 2007

Depuis la fin des années 90, les travailleurs sociaux de la MSA, dans le cadre de leur mission d’accompagnement des personnes en difficulté, ont vu apparaître un mal être chez les viticulteurs du Beaujolais.

Un traumatisme humain

Plusieurs crises précédentes nous avaient amenés à accompagner des situations de cet ordre ; mais il s’agissait essentiellement de crises conjoncturelles et donc limitées dans le temps ; les viticulteurs concernés ont pu retrouver pied rapidement.

La nature de la crise actuelle, de par sa durée et son ampleur, donne des répercussions très différentes à ce que nous avions connu jusque là, et elle se décline en multiples facettes.

Si en premier lieu, elle se traduit sur l’aspect économique  des exploitations, elle atteint plus lentement et sournoisement les personnes. Les effets de la crise actuelle ont une répercussion très importante et toute particulière sur la vie quotidienne des viticulteurs et se manifeste dans une crise humaine, sanitaire et sociale :  apparition de tensions, de stress de déprime, de report de consultations et de soins … Enfin elle touche l’aspect identitaire des viticulteurs pris en étau entre l’héritage générationnel et un échec professionnel.

Prise dans cette globalité et cette multiplicité, la crise actuelle provoque un traumatisme humain qui se traduit par un mal être qui abat et qui ronge les personnes de l’intérieur entraînant un repli sur soi et un isolement dont il va être très difficile de sortir. Un autre effet de ce traumatisme est d’entraîner les gens dans un sentiment d’impuissance et de culpabilisation qui freine toute initiative.

Donner une réponse au plus près

Ce mal être est mal vécu par un grand nombre de viticulteurs à cause des réponses données par les Politiques et les Instances Professionnelles. Beaucoup nous disent que les réponses sont avant tout structurelles et portent sur les structures d’exploitations : baisse des rendements, prime à l’arrachage, aide à la reconversion … et non sur les personnes. Ils ont le sentiment d’être exclus ou considérés comme des mauvais qu’il faut éliminer.

Ce discours, souvent répété et en net augmentation depuis ces derniers mois, a amené les travailleurs sociaux de la MSA à prendre en compte cet aspect de la crise et de mettre en oeuvre une réponse adaptée. Les multiples entretiens avec les viticulteurs en difficultés, en particulier dans l’accompagnement des viticulteurs bénéficiaires du RMI, nous ont permis de constater un immense besoin de communiquer et en même temps une très grande difficulté  à le faire. Dès lors il nous a paru nécessaire de répondre à cette demande par une approche personnalisée qui prenne en compte à la fois :

~ Le constat des limites inhérentes aux réponses techniques, économiques ou informationnelles.

~ La nécessité d’un contact individuel au plus près : « aller voir les gens, retisser du lien, redonner de l’énergie» avant de penser à impulser une démarche professionnelle, voir collective.

~ Proposer une écoute personnalisée et une aide à la reconstruction de son identité.

Il s’agit donc, sans négliger le traitement politique, professionnel et technique, de «remettre de l’humain» dans cette crise, comme nous disait un viticulteur.

Trouver en soi l’énergie pour rebondir

La mise en place d’un groupe de parole nous a semblé une réponse très adaptée à cette demande. Mais nous devions tenir compte que les viticulteurs concernés et désireux de participer à un groupe de parole ne se considéraient pas en demande de soin et ne souhaitaient pas une démarche psychologique.

Nous avons donc choisi de proposer un groupe d’échanges, de partage d’expériences et de difficultés qui permet au groupe de trouver en interne ses propres ressources pour aider les membres à rebondir : permettre aux viticulteurs de parler de ce qu’ils vivent et de comment ils le vivent avant d’avancer plus loin.

Fonctionnement

Le fonctionnement du groupe est basé sur la conviction que chaque personne a des compétences et que le groupe doit permettre de les mettre en valeur et de les enrichir par la confrontation à d’autres expériences. Le groupe est animé par des assistants sociaux de la MSA. Il se réunit à raison d’une demi-journée toutes les trois semaines. Le groupe peut recevoir 15 personnes et il est impératif de s’inscrire au préalable.

Partenariat

Cette action bien qu’essentiellement portée par la MSA, a été validée et s’inscrit directement dans l’action PREVI ( Plateforme d’accueil et d’aide à la Reconversion professionnelle des Viticulteurs ) Elle a été reconnue comme un préalable indispensable pour bon nombre de viticulteurs avant que la Plateforme PREVI puisse les prendre en charge.

La Mairie de Limas, sollicitée parce que géographiquement centrale sur le territoire beaujolais, met à disposition des locaux municipaux pour le déroulement des groupes de parole.

 

Les Freins à la sortie rapide des vignerons en difficultés.

« Si les vignerons étaient tous salariés, il y a longtemps que le Beaujolais aurait fait faillite! »

Les conditions de départ

Pour un fermier, les contrats de location imposent dans le meilleur des cas un délai légal de dédite de 18 mois avant la fin du bail, sur un bail de 9 ans. En métayage, le délai est également de 18 mois en fin de période triennale de 3 – 6 ou 9 ans.

La rupture de contrat abusive par le vigneron, le départ précipité, unilatéral sans dédite ni délai, équivalent à de l’abandon de culture qui mène à des dommages et intérêts.

La cause la plus fréquente de départ rapide, c’est l’absence de contrat d’achat du négoce  : le vigneron rate le marché primeur, espère vendre au printemps, mais le second marché est étroit et si la chance n’est pas au rendez-vous, le chiffre d’affaires espéré se transforme en déficit: « le vigneron est pendu ».

~ Il lui reste alors 6 mois de préavis pour partir après vendanges, si le propriétaire accepte le départ hors délais. Parfois, ce dernier exige du vigneron qu’il fasse un an de plus pour avoir le temps de se retourner et retrouver un autre vigneron.

~ Le bailleur ne veut plus reprendre ses vignes devenues libres.

~ Parfois, il récupère la totalité des primes d’arrachage en compensation, en forçant l’accord du vigneron « partant ».

~ Toutes sortes de marchandages peuvent se réaliser dans le secret.

~ Les arrachages-primes ONIFLOR. La règle :  soit accord des 2 partis, soit le vigneron fait le travail

– en métayage, le bailleur fait la demande et touche la prime

– en fermage, le fermier fait la demande et touche la prime.

Les recommandations syndicales FDSEA plaident pour le partage paritaire de la prime dans la majorité des situations (esprit de la loi). On remarque la position de faiblesse du métayer qui n’a aucune accroche pour toucher la moitié de la prime; le fermier est en meilleure position car il monte le dossier et touche la prime directement.

Les freins

  • L’expérience montre en général que le plus fort ne partage pas volontiers : celui qui touche la prime la garde souvent.
  • Les pouvoirs publics gérant la crise n’ont pas fait le travail jusqu’au bout, en renvoyant les partenaires au contrat privé (loi des parties) et à l’ancien traditionnel rapport de force : Capital-Travail, sans autres règles précises que la contre-signature exigée du partenaire : il n’y a pas d’obligation à arracher un pourcentage défini. Il y a même la possibilité de replanter (« c’est un peu gribouille ; chacun voyant midi à sa porte »).
  • Le vigneron-propriétaire (exploitant direct) est atteint par la crise de la même manière que les autres. Parfois même plus, s’il vient d’acheter le foncier bâti et non-bâti financés par emprunt; la banque le « tient », il est libre de quitter le métier. Ces dettes peuvent être honorées par la vente de ses biens: la maison, c’est facile, mais pour les vignes quasiment impossible (pas d’acheteurs, pas de prix).
  • La majorité des vignerons en difficultés sont dans des situations mixtes : La première dizaine d’années après l’installation est la plus fragile face à la crise : fort endettement à long terme, manque de capitaux propres, charges de famille. « Ils n’ont pas de matelas, ils dorment sur les cailloux. »
  • La retraite et la pré-retraite permettent aux anciens de se retirer modestement mais décemment.
  • A signaler: quelques rares cas de locataires-vignerons ont réussi à transformer leur statut pour celui de salarié « à grand gage » sur le même domaine viticole. Cette conversion suppose le bon vouloir du bailleur qui doit bien aimer les vignes, le vigneron, le goût du risque de l’entreprise comparés au statut de rentier, et avoir des finances extérieures.
  • La CMU-C et le RMI sont possibles mais il est anormal que le déficit agricole ne soit pas déductible des autres revenus, comme pour l’impôt. Pour apprécier les ressources du ménage, le réel fait barrage aussi.

Le logement

2 questions : le logement vous appartient-il ? – Avez-vous des dettes ?

  • On découvre avec la crise que seul le logement intéresse les créanciers. Le stock de vin, les vignes, le matériel, les bâtiments professionnels n’intéressent personne (« Si tu les as, tu les gardes »). Si déjà, il est dur pour une famille de quitter son métier, s’il faut en plus vendre sa maison, ça devient dramatique; surtout si plusieurs générations ont toujours été là, sans interruption, travaillant la vigne (les vieilles familles) ; ce sont les racines du terroir, la mémoire, le voisinage, le réseau environnemental, une culture.
  • Pour les vignerons logés dans le cadre d’un bail rural : la règle en fin du bail est qu’ils doivent quitter l’habitation en même temps qu’ils cessent d’exploiter. Le maintien dans les lieux n’existe pas, sauf par accord privé : bail en famille, indivision, entretien gardiennage, ou dans le cas d’habitations anciennes sans confort qui ne peuvent plus être relouées en l’état (mise aux normes coûteuses). Trouver un logement sans trop se délocaliser est une galère en milieu rural ; on passe de la maison vaste pour les vendanges à l’appartement minuscule. Peu de logements sociaux, et donc risque de logements provisoires de dépannage amical ou communal (mobilhomes). C’est donc la précarité ou l’exil en banlieue proche du bassin d’emploi envisagé.
  • Dans cette situation, comment faire avec les stocks de vin, le matériel, les équipements spécifiques viticoles devenus invendables ? – Les outils de l’ancienne richesse deviennent bien encombrants. Comment fait-on pour libérer les lieux ? – Il est impressionnant d’évaluer le poids et le volume du matériel et équipement, et tout le fourbis nécessaire pour que l’entreprise tourne. Le plus simple est de tout abandonner sur place:  enlèvement au prix de la ferraille, faire brûler le reste, en faire cadeau au bailleur ou re-preneur éventuel. C’est un crève-coeur de voir ces ensembles professionnels complets, en état de fonction, abandonnés, détruits, dispersés au hasard, ou le démantèlement des sièges d’exploitation plus ou moins reconvertis à d’autres usages. Cela plombe pour longtemps les chances de reprise des vignes nues, même si on pense encore à une sortie de crise, sinon la friche gagnera.

Le départ des plus jeunes, c’est la perte du savoir faire qui se transmet entre générations. La pyramide des âges est sur la pointe, c’est un grand gâchis de l’outil de travail créé avec patience et longueur de temps. Le vaincu, qui n’a pas pu passer le témoin car il n’y a personne pour le reprendre, devient liquidateur improvisé et pressé. « Si ça ne gagne pas~ ça débarrasse ! … » On hésite à partir définitivement, et toutes sortes de solutions boiteuses seront essayées pour reculer l’évidence que c’est le début de la fin. La solution la plus courante pratiquée, à tout âge, c’est la double activité en diminuant les surfaces de vignes pour se libérer du temps partiel salarié (un pied dedans, un pied dehors, pas trop longtemps en attendant que ça aille mieux). L’aide des parents retraités est très appréciée pour ce jeu.

Les dettes

On arrête car on ne gagne plus sa vie en travaillant, et qu’on perd de l’argent depuis des années : situation d’esclavage moderne, produire à perte sans fautes.

La procédure AGRIDIFF ou de dépôt de bilan peut atténuer l’endettement par étalement ou effacement partiel ;  mais c’est le parcours du combattant, pénible et long. Il faut rebondir en trouvant un nouveau métier, les stages de reconversion ou de formation (rémunérés ?) seront les bienvenus pour se reclasser localement. Un diagnostic global aidant à la prise de décision de s’arrêter ou pas, doit être précoce dès que les feux orange passent au rouge. Faire une année de plus, c’est souvent l’année de trop qui vous enterre (PREVI ?).

La santé

Que des vignerons qui se battent encore dans leurs vignes tombent malade n’étonne pas : par le stress, le surmenage, l’épuisement physique et moral, le dépression, l’alcoolisme, la révolte, la violence, ou le « Je-m’en-foutisme ». On marche à l’adrénaline, à la punition. On est vécu comme les « pas bons »,  souvent isolés par exclusion sociale. Parfois la famille éclate. Il est difficile de communiquer, d’échanger ses soucis.

Sociologie – sentiment – émotion – tradition

L’idéologie du patrimoine qui se transmet à l’autre génération est un devoir fort. Il faut un héritier qui reste. On ne vend pas la terre. Le prix de cette sorte de solidarité devient une dépendance. Les parents qui rangent leurs affaires ou pensent le faire, pèsent encore sur les décisions. Ils gardent le pouvoir, et l’argent (usufruit). Ils sont généralement hostiles à un bouleversement de l’ordre éternel des champs : c’est le modèle patriarcal autoritaire (on s’y soumet ou on n’y entre pas).

  • L’espérance de vie allonge les transmissions: 2 générations de retraités pour une qui travaille. Si l’héritier virtuel veut partir, il sera traité d’ingrat ou de déserteur. – « C’est la vigne de la grand-mère, du tonton, du parrain ; si les anciens revenaient et voient ça, ça va barder ! »
  • Pour éviter la brouille familiale, il aura du mal à partir à temps, son intérêt n’est pas prioritaire. Il agit par convenance, par devoir.
  • Un autre modèle plus citadin, dit moderne, libéral, avec la famille nucléaire réduite (parents-enfants) a véhiculé des idées plus souples, plus autonomes, « perso » (« chacun sa merde »):  Propriété vite achetée, vite vendue, « bail précaire ». C’est la génération Kleenex, qui zappe pour s’adapter aux opportunités de la vie sans attendre la permission des anciens. L’intérêt à court terme est prioritaire. Il  favorise le crédit et l’endettement, le banquier est l’acteur obligatoire qui prend ses garanties.

L’un a tout vendu, l’autre rien du tout, c’est Jean qui rit, Jean qui pleure. Au milieu, les tristounets ne savent pas de quel côté ils penchent. Ils attendent le prochain coup de vent pour voir s’ils tombent. Le marché primeur est un jeu de Poker avec une première manche, la revanche, et la belle :

  • Si tu perds à la première manche, tu distilles.
  • A la deuxième, tu distilles et tu arraches: tu perds.
  • A la troisième, tu dégages, et tu payes l’ardoise des 3 ans.


La crise conjoncturelle est devenue structurelle, forte et durable (la mondialisation, l’OMC, les prix mondiaux, les charges françaises). La méthode libérale pour gérer la crise, c’est d’augmenter les inégalités entre les vignerons, créer une hyper-concurrence face au marché pour les trier selon le degré de résistance.

Conséquence : on purge le vignoble en surface et en hommes, tant que la production ne s’abaissera pas en volume au niveau de la commercialisation possible. Le prix du Beaujolais ne remontera pas en tendance lourde, il baissera encore. Il faudra que le vin manque pour se revaloriser. L’intervention des pouvoirs publics peut changer la donne. Depuis 2 ans, les aides européennes sont devenues classiques, nécessaires mais insuffisantes.

  • Aide au produit : le vin (distillation, dossier facile à faire)
  • Aide à la terre : arrachage définitif (dossier très difficile, accord des ayants-droits)

Il n’y a pas de plan social à la personne

Le vigneron en difficulté, on le connaît, parfois depuis longtemps, mais on ne reconnaît pas. On connaît ses déclarations de récoltes au litre près, on connaît son CVI par GPS au cep près. Il faut un plan social pour les vaincus partant avec des dettes. Ce ne sont pas des bêtes que l’on envoie à l’abattoir sacrifiées sur l’autel des parts de marché.

Aux pouvoirs publics de proposer des solutions humaines pour ceux qui doivent ou choisissent de partir. Mais cela doit se faire dans la dignité, car la vie continue. Il faut pouvoir encore se regarder en face.

Extrait de  « Je suis venu te dire …. « 
Témoignages de viticultrices et de viticulteurs du Beaujolais –
Groupe de paroles  « PARLER POUR REBONDIR »
MSA 69  / Mars  2007