La brutalisation du corps féminin dans la médecine moderne

Le livre après l’article.
dimanche 11 novembre 2012 par Marc Girard

Ecrit en 2004, mon article La brutalisation du corps féminin dans la médecine moderne semble avoir pas mal circulé sur la Toile et suscité un certain intérêt – jusque chez les quelques historiens consultés. De nombreux correspondants (incluant certains éditeurs) m’ont ardemment incité à en faire un livre. Il s’avère néanmoins que, dans l’entre temps, l’urgence sociétale m’a conduit à d’autres engagements politiques, dont l’expertise judiciaire, la résistance aux obligations de vaccination contre le H1N1, les conflits d’intérêts [1], la crise de l’expertise, les révolutions en trompe-l’oeil, les abus de la gériatrie et de la psychiatrie, etc.

Tout vient en son temps, cependant, et tant bien que mal, j’ai fini ce livre qui me travaillait depuis si longtemps. Il reste encore à l’éditer, mais inhabituellement silencieux tous ces derniers mois, je m’empresse néanmoins d’informer mes lecteurs en leur offrant à lire l’introduction de l’ouvrage en question.

D’ici à ce qu’il soit effectivement disponible, je vous en offrirai ensuite quelques « Bonnes feuilles » avec l’espoir de vous faire patienter : plus modestement, de faire patienter ceux que ça peut intéresser… Car j’aurai besoin de toutes les bonnes volontés afin de disséminer ce livre assez politiquement incorrect pour que, soudainement affolé, l’éditeur qui m’en avait pourtant passé commande se pose en défenseur autoproclamé de « la gent féminine » pour le refuser une fois le manuscrit achevé… Il suffit de se reporter à mon article princeps – et au reste de mes contributions – pour douter que l’inspiration de mes écrits soit misogyne en quelque façon : mais c’est tellement confortable d’abriter rigidité et pusillanimité derrière une Grande Cause…

J’aurai besoin de tout votre engagement pour résister à l’arrogance de la bêtise…

Table des matières du livre

Introduction : une voix différente…

1. Accouchement

  • Le patriarche déchu
  • La mère humiliée
  • La question du progrès
  • Au-delà du rationnel
  • Un peu d’histoire

2. Contraception : les paradoxes de l’émancipation

  • Toujours bien assez bon pour elles
  • L’émancipation de Bécassine
  • Un consensus impressionnant
  • Ami des femmes et bonne copine
  • La « cause des femmes » comme super prétexte

3. Contraception : l’envers du décor

  • Expertise et inconscient
  • Effets indésirables de la pilule
  • La jouissance version 1984
  • Contraception et érotisme
  • Contraception et parentalité
  • Contraception et castration
  • Brutalisation
  • Falsification

4. Mammographie

  • Une conscientisation étrangement récente
  • Dépistage piège à c***
  • Le rêve d’une tradition misogyne
  • « Miroir, gentil miroir… »
  • Gynéco-psychiatrie
  • La médicalisation au service du capitalisme

Conclusion

  • Un mythe fondateur de tous les féminismes
  • Patriarcat contre matriarcat
  • Le choix de l’oppresseur
  • Retour à Freud

Post-scriptum – Du côté des historiens

  • E. Shorter : Le corps des femmes
  • Y. Knibiehler : La femme et les médecins

Introduction : une voix différente…

« Je m’occuperai ici avec l’aide de Dieu de ce qui touche aux femmes, et comme la plupart du temps les femmes sont de méchantes bêtes, je traiterai ensuite de la morsure des animaux venimeux. » [2]

Par médicalisation, on entend ici le processus qui conduit à considérer et à traiter des réalités non médicales comme des questions relevant de la médecine ou, à tout le moins, comme des questions dont la dimension médicale serait devenue significative [3]. Cette définition exclut toute nuance de « surmédicalisation » (une médicalisation éventuellement légitime, mais qui irait trop loin), puisque qu’elle repose déjà sur la notion d’un dérapage ou d’un excès.

S’il est exact que l’on reconnaît une médicalisation aux termes médicaux qui définissent le problème posé, au langage spécialisé dont on use pour le décrire, au schéma conceptuel adopté ou aux traitements spécialisés mis en œuvre [4], quoi de moins médical, a priori, que le corps féminin ? Qui croit sérieusement que l’humanité ait jamais eu besoin des professionnels de santé pour se le représenter – quand depuis longtemps, déjà, les plus fins observateurs de la comédie humaine ont perçu qu’en pareil domaine, les médecins tendraient plutôt à jouer les trouble-fêtes : incapable d’aligner trois mots originaux ou décents pour exprimer son désir, le jeune Diafoirus ne parvient à retrouver un minimum de spontanéité que pour inviter sa promise à la dissection d’une femme [5]. Génial raccourci, en vérité, qui fait du corps féminin un passage obligé de l’imaginaire médical occidental [6], mais sous la condition expresse qu’il ne frétille pas trop…

Passage obligé, c’est bien le cas de le dire. Pour virtuel qu’il soit ici, le test d’échantillonnage qui suit n’aura aucune difficulté à convaincre le lecteur. Imaginons cent femmes modernes, bien de chez nous, avec un éventail d’âge représentatif allant de la puberté à la sénescence. Eh bien je prends le pari que toutes, sans exception, porteront les stigmates (qu’ils soient chimiques, anatomiques ou procéduraux) d’une médicalisation précisément justifiée par une spécificité de sexuation  : l’excès d’attention médicale que je me propose d’illustrer par les exemples qui suivent se justifie exclusivement au titre de leur féminité. Ce sera le cas avec le vaccin contre la rubéole et, plus récemment, celui contre le cancer du col de l’utérus, avec les progestatifs prescrits à tour de bras – souvent durablement – à des gamines parfois à peine formées (sous prétexte de dysménorrhée, de syndrome prémenstruel, de mastodynie [7] ou de mastopathie), avec la pilule contre l’acné (dont on rappelle qu’elle n’a toujours pas, en France, l’autorisation de mise sur le marché comme contraceptif oral), avec la contraception hormonale sous toutes ses formes ou n’importe quel autre dispositif à visée contraceptive, avec les antifongiques contre les mycoses vaginales désespérément récurrentes, avec l’antiseptique urinaire en principe à demeure dans le sac à main (sauf le vendredi soir et les jours fériés…), avec le rythme démentiel des échographies chez celles qui sont enceintes, avec les cicatrices de césarienne chez celles qui ont déjà procréé (20 à 30% d’entre elles) ou d’épisiotomie chez la majorité de celles qui ont échappé à la césarienne, avec l’enfer pharmacologique et procédural de la procréation médicalement assistée, avec les divers rituels de dépistage (frottis, mammographie), avec les traitements de l’endométriose, avec l’hormonothérapie de substitution en principe à vie pour celles qui ont atteint l’âge de la ménopause (et même celui de la « pré-ménopause »), avec les biphosphonates ou apparentés contre l’ostéoporose – également à vie –, avec les hystérectomies (chez environ un tiers des femmes) [8]…

Abstraction faite de la mystification Viagra que j’ai déjà eu l’occasion de décrypter [9] (de toute façon fort récente et qui n’a obtenu qu’un succès très mitigé au pays du Vert Galant), quoi d’équivalent – ou de réciproque – en ce qui concerne l’homme [10] ? Et s’il faut en venir à des médicalisations moins typiquement sexuées que les précédentes dans leur inspiration, il faudrait néanmoins mentionner l’énorme sur-fréquence en pratique des thérapeutiques thyroïdiennes chez les femmes, ainsi que leur surconsommation – toutes choses égales par ailleurs – d’anxiolytiques et d’antidépresseurs : tant il est vrai que les médecins ont toujours fait montre d’une débauche de sollicitude pour « les vapeurs » du beau sexe… Même des situations raisonnablement pathologiques et à forte surreprésentation masculine – telles que l’alcoolisme – donnent lieu à une médicalisation moins forcenée que la moindre variante de la norme au cours du cycle féminin [11]…

Sans se lancer dans une démonstration comparative par l’exemple que l’on n’aurait aucune peine à rendre interminable, et une fois vérifié que le Dictionnaire de médecine Flammarion (même dans sa dernière édition de 2008) n’a encore éprouvé aucun besoin de définir un pendant masculin au très traditionnel « gynécologie » [12], constatons de façon à la fois pittoresque et synthétique que, de ma vie, je n’ai encore jamais rencontré un homme – encore moins un jeune homme – évoquer comme allant de soi ses relations avec son « andrologue ».

Pourquoi, au fait ?

Dans son anatomie ou sa physiologie, le corps masculin serait-il plus simple, plus sommaire, moins élaboré que celui de la femme – au point que le recours à l’homme de l’art en deviendrait inutile, quasi sans objet ? Mais alors, si tout est tellement plus élémentaire et moins sophistiqué dans le corps viril, pourquoi nous autres médecins avons-nous appris qu’en cas d’ambiguïté sexuelle à la naissance, il serait presque toujours plus aisé de conduire le bébé vers un corps de femme ? Pourquoi la chimie et la pharmacologie modernes échouent-elles toujours à maîtriser raisonnablement la fertilité masculine, quand le contrôle de la fertilité féminine est promu depuis maintenant plus de cinquante ans comme un triomphe de la médecine moderne [13] ?

Ainsi acquis que – dans la médecine occidentale du moins – le corps féminin fait l’objet d’une attention médicale disproportionnée dont on ne trouve nul équivalent quand il s’agit du corps masculin, il reviendra aux pages qui suivent de montrer qu’en termes de santé, de qualité ou d’espérance de vie, cette débauche d’activisme gynécologique est essentiellement inutile – pour autant qu’elle ne soit pas carrément nuisible.

* * *

Le présent ouvrage, toutefois, ne se limite pas à la perspective des deux précédents [14] , principalement consacrés à dénoncer les dérives de la médecine au profit des lobbies financiers qui, par esprit de lucre, ont fait main basse depuis une trentaine d’années sur une industrie pharmaceutique naguère prestigieuse. Car si ma dénonciation – fondée sur le triptyque : 1/ bénéfice insuffisant ou nul, 2/ risque inacceptable, 3/ coût exorbitant – s’applique évidemment aux excès de la médecine gynécologique tels qu’ils viennent d’être rapidement évoqués, la problématique est ici bien plus profonde et bien plus ancienne : depuis quand et pourquoi la Faculté de médecine s’est-elle focalisée de façon aussi obsessionnelle et délirante sur les désordres supposés du corps féminin ?

A la première question, on peut répondre assez précisément : depuis le début de l’époque moderne, disons le seizième siècle. La spécificité – on pourrait dire : la supériorité statutaire – de la médecine académique relativement aux pratiques traditionnelles qui l’avaient précédée, se joue au travers d’une focalisation inédite sur le lien qui, dans toute société, unit la mère à son enfant dans l’épreuve de l’accouchement : il semble historiquement admis qu’un nouvel intérêt de la médecine « officielle » émerge à partir de cette époque, et qu’il ne cessera de s’accentuer au cours des siècles suivants [15]. Pour le formuler en termes contemporains, je crois que la médecine actuelle se constitue autour d’un souci tout particulier pour l’obstétrique (et la néonatologie) qui se ramifie ensuite en une sollicitude extrêmement envahissante à l’endroit des faiblesses réelles ou fantasmées du corps féminin [16].

La deuxième question – « pourquoi ? » – s’éclaire d’une question subsidiaire : pourquoi n’en parle-t-on jamais, ou quasiment ? Bien ou mal argumentées, on n’a qu’à se baisser pour trouver des dénonciations virulentes des excès pharmaceutiques actuels. Mais quid d’une analyse tant soit peu structurée visant ce qui fait le principal objet du présent livre, à savoir : l’instrumentalisation du corps féminin au service d’une médicalisation de plus en plus aliénante [17] ? C’est que – n’est-ce pas le propre de l’aliénation ? – celles-là même qui sont aujourd’hui le plus réputées proclamer le Vrai sur le féminin apparaissent, comme par hasard, les plus ardentes défenseurs de cette médicalisation : hors de certains cercles restreints, facilement suspectés d’être de mèche avec les plus rétrogrades représentants du Vatican, n’a-t-il pas été posé une bonne fois pour toutes que la médicalisation de la contraception marquait un progrès fulgurant dans la lutte sempiternelle des femmes contre la domination masculine ?

Quelques semaines seulement avant que je ne me décide à prendre la plume pour essayer de concrétiser, enfin, cet ouvrage dont j’ai commencé d’avoir l’idée depuis plus de trente ans, j’ai été contacté par un grand magazine féminin dans le cadre d’un dossier étrangement convergent avec mon projet et intitulé « La médecine est-elle misogyne ? ». Blanchie sous le harnais, la journaliste que j’ai reçue n’était pas une gamine facilement impressionnable, et elle est ressortie plutôt enthousiaste du long entretien que nous avons eu ensemble – quoique j’eusse quelque raison de m’interroger quant à la liberté de parole qui lui serait laissée relativement aux éléments les plus originaux de notre échange. Depuis lors et malgré ma demande instante, je n’ai pas réussi à obtenir une copie du dossier publié, cette bizarre réticence me laissant entendre que l’intéressée n’ose même pas porter à ma connaissance la bouillie probablement insipide à laquelle il lui a fallu consentir pour obtenir l’imprimatur de sa hiérarchie… Censure d’autant plus éloquente dans sa radicalité que, comme chacun peut le vérifier facilement, cette presse féminine affectionne tant les débats contradictoires que les accroches provocantes : « Testez vos fantasmes ! », demandez-vous « Puis-je le tromper ? » ou initiez-vous au « Kamasoutra de la grossesse » tant que vous voulez – mais quand même pas au point d’examiner par quel étrange processus historique et culturel vous avez fini par considérer comme naturel de passer par un tiers intrusif, représentant d’une instance dont la misogynie sautait déjà aux yeux de Molière, pour obtenir votre permis de baiser [18] sans risque (ou, du moins, sans risque trop apparent)…

Quant aux porte-paroles d’un « féminisme » plus intellectuel, il ne semble pas qu’ils ou elles se distinguent par un surcroît de lucidité à l’endroit de la gynécologie considérée comme déculturation : ils ont apparemment d’autres chats à fouetter – par exemple nous expliquer « scientifiquement » que la position de la levrette serait celle qui convient aux femmes de faible instruction, tandis que les louves les plus évoluées de la modernité – apparemment celles que cultive avec délectation le nouvel esprit du capitalisme – tendraient naturellement à chevaucher leur partenaire [19]… Mais mon propos actuel [20] n’est pas de briser des lances avec tous ces gens : simplement de constater qu’on peine à trouver des voix audibles pour s’étonner du sort cruel et finalement dégradant que la médecine occidentale réserve au superbe corps des femmes [21].

* * *

Dans sa destruction méthodique de l’organisation patriarcale [22] au titre de « l’ébranlement de tout le système social » que Marx et Engels dénonçaient voici déjà plus de 150 ans [23] , le capitalisme a pu s’appuyer sur une frange censément « féministe » [24], plus activiste que représentative. Notre société désormais pacifiée sous un ordre écrasant, il ne reste plus qu’une poche de résistance : la folie sacrée qui peut s’emparer d’un homme à la découverte d’un corps féminin – et la folie réciproque que peut déclencher un tel désir. Forcément inquiet de cette irréductible menace contre l’ordre établi [25], le totalitarisme moderne s’en remet à la médicalisation – la police secrète de notre époque – pour contenir le danger : tant il est vrai qu’entre les mains des médecins, le corps féminin perd énormément de son potentiel explosif…

C’est à une enquête sur cette politique de déminage que sont consacrées les pages qui suivent.

[1] M. Girard, Alertes grippales – Comprendre et choisir, Dangles, 2009.

[2] Arnaud de Villeneuve (1238-1311 ou 1313), cité par Knibiehler Y et Fouquet C, La femme et les médecins, Hachette, 1983, p. 57.

[3] Très utile pour la suite, cette définition à consonance critique (cf. note 3) implique un minimum de rigueur terminologique et exclut l’acception du mot médicalisation dans le sens vague, général et neutre de « mise en œuvre de procédures médicales ».

[4] Conrad P, The Medicalization of Society, The Johns Hopkins UP, 2007.

[5] Molière, Le malade imaginaire (II, 5).

[6] Passage qui vire même à l’obsession – essentiellement malsaine – dans le folklore carabin : il faut une pieuse ingénuité pour y voir la revanche « d’Eros contre Thanatos » (Fischetti A, « La fesse cachée des médecins en salle de garde », Rue69, 04/02/12). Aux yeux du freudien, les délires sexuels des étudiants en médecine apparaissent plus en rapport avec une préoccupante analité sadique qu’avec quelque explosion de vie – et encore moins de Vie : loin de contrecarrer fantasmes mortifères de Diafoirus, ils s’inscrivent au contraire dans la continuité d’une incapacité médicale diablement traditionnelle à se représenter le corps féminin à la fois comme objet de désir et de respect.

[7] Gonflement douloureux des seins, généralement plus marqué en période prémenstruelle.

[8] A cette liste, on pourrait ajouter d’autres désordres aussi spécifiquement féminins, mais apparemment plus reconnus à l’étranger qu’en France : par exemple, le trouble dysphorique prémenstruel (une variante « sévère » du syndrome prémenstruel). Rappelons que dans un contexte d’internationalisation, même si certaines dérives sont moins sensibles en certains pays qu’en d’autres, toutes contribuent aux liquidités des lobbies pharmaceutiques, partant à leur capacité de circonvenir les autorités de contrôle, de corrompre les professionnels de santé, de gangrener, enfin, les esprits – via notamment la presse féminine.

[9] Girard M, « Viagra et seins nus : il fallait oser », Le Moniteur des pharmacies 2003 ; n° 2485, p. 39.

[10] Je reviendrai au chapitre 3 sur la dérive extrêmement récente qui s’autorise de la médicalisation archi-traditionnelle du corps féminin pour ancrer réciproquement une médicalisation du corps masculin : je pense ici aux pitoyables tentatives actuelles pour étendre à l’homme – au prix de n’importe quel ridicule (Girard M, Médicaments dangereux : à qui la faute ?, Dangles Éditions, 2011, pp. 106-8) – le souci des infections à papillomavirus (HPV) ou de l’ostéoporose.

[11] Loin de moi l’idée que l’alcoolisme soit essentiellement un problème médical ; mais il l’est certainement plus que la moindre tension mammaire prémenstruelle ou que la moindre douleur abdominale au moment des règles – surtout eu égard à la saisissante indifférence des professionnels de santé à l’endroit de la douleur féminine dès lors qu’elle est iatrogène : faut-il parler des épisiotomies ou des seins péniblement comprimés entre les plaques de mammographie ?

[12] Dans le même ordre d’idées, constatons que si le répertoire Vidal (2012) consacre à la gynécologie-obstétrique une page et demi des vingt-huit que comporte son Classement des médicaments par famille pharmacothérapeutique, il n’a pas prévu la moindre ligne spécifique pour les médicaments de l’andrologie.

[13] Ce n’est évidemment pas mon propos d’insinuer que la femme ne serait qu’une pâle ébauche de l’homme… Mais il est facilement documentable que l’embryologie, la chirurgie ou l’endocrinologie conçoivent l’anatomie et la physiologie comme nettement plus sommaires chez la première que chez le second : à preuve la désinvolture tout à fait spécifique avec laquelle on retire ovaires ou utérus (on y va nettement plus mollo quand il s’agit de testicules), ou encore la légèreté – à mon sens criminelle – avec laquelle des filles à peine pubères et des femmes se voient prescrire des hormones au moindre trouble des règles, au moindre désordre mammaire ou à la moindre suspicion « d’insuffisance » progestéronique. Et je ne reviens même pas ici sur le précédent pourtant éloquent du diéthylstilbestrol (« Distilbène »)…

[14] Girard M, Médicaments dangereux (…), op. cit.
Girard M, Alertes grippales (…), op. cit..

[15] Shorter E, Le corps des femmes, (trad. française), Seuil, 1984. Le contrôle médical de l’accouchement s’est d’abord exercé par une réglementation (dont les premières traces connues remontent au milieu du seizième siècle) s’imposant à certaines sages-femmes, qui ont rapidement été opposées aux accoucheuses « traditionnelles ». Les médecins accoucheurs (en l’occurrence, plutôt chirurgiens-barbiers) ont attendu encore quelques décennies avant de s’interposer.

[16] « Le corps de la parturiente semble être par excellence le lieu où la profession médicale a conquis sa liberté d’action et de pensée, construit sa déontologie » (Knibiehler Y et Fouquet C, op. cit., p. 126).

[17] Compte tenu de son imperméabilité – hélas sélective – aux modes, l’Église catholique aurait pu être une grande voix du débat. Mais, depuis bientôt deux mille ans, elle s’est trop décrédibilisée par les preuves innombrables d’une misogynie confinant la perversité : qu’il suffise, pour s’en convaincre, de voir le sort qu’elle a réservé au livre pourtant admirable de l’un des siens (Noonan JT, Contraception – A history of its treatment by the Catholic theologians and canonists, The New America Library, 1967).

[18] Sous l’intitulé plus aseptisé « Le préalable de la consultation médicale », le Rapport IGAS Evaluation des politiques de prévention des grossesses non désirées et de prise en charge des interruptions volontaires de grossesse suite à la loi du 4 juillet 2001 (octobre 2009) évoque, en sa section 3.3.2, la contrainte de ce permis, ainsi que les réticences de certaines utilisatrices relativement à son intrusivité.

[19] « La levrette est la position préférée des Français, pas des Françaises » (Propos recueillis par Anthony Lieures), L’Express, 21/06/12. D’une assertivité dont l’implacabilité se justifie par la rigueur « scientifique » de l’enquête (menée à l’instigation d’un site revendiquant explicitement son savoir-faire en matière de « plans cul »), la conclusion vaut son pesant de moutarde – et légitimerait à elle seule l’ouverture d’une chaire de sexologie au Collège de France : « À mon avis, cela indique que l’avis de la femme doit intervenir lors du choix de la position ». On en revient à mon propos précédent (cf. note 5) visant l’analité sadique du médecin moyen : ce qui frappe dans le discours médical visant les femmes, c’est le contraste effrayant entre la prétention de l’expression (souvent assortie d’un impressionnant jargon anatomico-physiologico-neuro-psycho-sociologique) et l’indigence humaine des représentations sous-jacentes. Il suffit, pour achever de s’en convaincre, de lire n’importe quel livre de sexologie signé par un « Docteur » ou par un « Professeur ». Ici, avec une absence de distanciation qui laisse rêveur, l’un des éminents sexologues interviewés finit par asséner : « Je ne crois pas, d’ailleurs, qu’il y ait beaucoup de partenaires qui puissent accepter, en dehors de la période suivant la rencontre, de faire l’amour tous les jours ». Au regard d’idéalités statistiques aussi suffocantes de rigueur scientifique et de neutralité thérapeutique, on se dit que le temps n’est pas loin des soins psychiatriques sous contrainte (loi du 5 juillet 2011) pour les a-normaux qui prétendraient faire l’amour plusieurs fois par jour – et durablement…

[20] Faut-il justifier d’inclure aussi naturellement la sexologie dans mon étude du discours gynécologique ? Il est évident que le point de vue médical sur la sexualité s’enracine dans une vision du corps féminin et que la charge émotive ou transférentielle inhérente à celui-là offre des aperçus fulgurants – souvent désopilants – sur l’inconscient de celle-ci : le « retour du refoulé », c’est ça…

[21] D’où un critère de démarcation assez facilement repérable concernant les sbires du Vatican qui, au moins sur certains aspects (la médicalisation de la contraception, par exemple), peuvent tenir un discours apparemment proche : eux ne sont clairement pas fascinés par le corps féminin (du moins pas… consciemment).

[22] On n’aurait aucune peine à montrer que, dans son implacable exigence d’engagement affectif personnel de tous à son égard, l’effrayant « Big Brother » de 1984 (qu’Orwell n’avait jamais conçu comme spécifiquement consacré aux dictatures communistes) – figure prémonitoire très convaincante des dérives totalitaires contemporaines – est bel et bien une figure matriarcale : à bon entendeur…

[23] Dans leur Manifeste du parti communiste (1847).

[24] À titre d’exemple éloquent par les temps qui courent, le lecteur intéressé peut se reporter à l’ouvrage de Boltanski L et Chapiello È, Le nouvel esprit du capitalisme (Gallimard, 1999), pour voir analysée la façon dont, à l’instigation de Martine Aubry (convertie depuis à la « théorie » du care), le code du travail a pu se trouver détricoté en un temps record sous le pieux prétexte d’encourager le « droit » des femmes au travail – entendez leur droit de se rendre elles aussi disponibles pour l’exploitation capitaliste. Les conséquences de ce détricotage en termes de paupérisation, d’aliénation et de misère sont faciles à reconnaître dans l’actualité : demandez à n’importe quelle caissière de supermarché – et à n’importe quel licencié sur l’autel de la délocalisation.

[25] L’inadmissibilité politique de la passion sexuelle en régime tyrannique avait aussi été parfaitement perçue par Orwell.

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