«Le nucléaire est incompatible avec les énergies renouvelables»

Ancien ministre de l’environnement du gouvernement Schröder entre 1998 et 2005, Jürgen Trittin est aujourd’hui élu écologiste au Bundestag. Il reçoit dans un bureau encombré : une délégation japonaise vient d’en sortir, à l’affût de conseils et d’informations pour préparer la loi sur les énergies renouvelables en gestation dans l’archipel. Et une heure plus tard, le député doit filer à Francfort-sur-l’Oder, à la frontière polonaise, pour l’université des Verts au Parlement européen.

Jürgen Trittin revient sur les dix ans de mise en œuvre de la loi EGG (Erneuerbare-Energien-Gesetz) sur les énergies renouvelables. Un bilan provocateur pour les Français: car, selon Jürgen Trittin, une forte part d’énergies renouvelables est incompatible avec le nucléaire. Pour des raisons techniques, mais aussi économiques et politiques. Il s’en explique ci-dessous. 

La montée en puissance des énergies renouvelables peut-elle protéger l’économie allemande de la crise économique ?

Jürgen Trittin: En 2009, j’avais la crainte que la crise économique et financière ne fasse du mal aux énergies renouvelables. Puis j’ai visité à la foire de Hanovre, la plus grosse foire industrielle au monde, les stands des industriels du renouvelable. Ils m’ont tous dit qu’ils s’attendaient à des taux de croissance entre 10% et 25%. Grâce aux tarifs de rachat de ces énergies, ils ne sont pas très vulnérables.

La vérité est que l’Allemagne se sort de cette crise grâce à son industrie : machines-outils, chimie, automobile, énergies renouvelables. Les énergies renouvelables font partie de notre tissu industriel. Et elles n’ont pas été autant impactées par la crise que l’automobile et l’industrie chimique. C’est l’une des industries qui croissent le plus vite.

L’Allemagne connaît-elle une révolution énergétique ?

JT: Je dirais que la révolution a dix ans déjà. Elle s’est produite en deux actes : la loi sur les énergies renouvelables (« EEG ») en 2000 et la loi de sortie du nucléaire, en 2001, mises en œuvre grâce à la coalition SPD-Verts au pouvoir (entre 1998 et 2005 – ndlr). Ces deux textes ont changé la politique énergétique allemande. En 2010, le gouvernement conservateur d’Angela Merkel a voulu revenir sur la décision de sortir du nucléaire, avant de changer d’avis en 2011, après Fukushima, et de se ranger à la position des Verts et des sociaux-démocrates, et au consensus de la société. 

Jürgen Trittin (DR) Jürgen Trittin (DR)

C’est un changement radical, une conception complètement nouvelle de la production d’électricité. Historiquement, la production d’électricité était centralisée, distribuée par le réseau électrique et consommée de façon décentralisée.

Aujourd’hui, nous avons une production beaucoup plus décentralisée avec l’éolien, le photovoltaïque et la biomasse. Notre réseau ne distribue plus dans un seul sens comme auparavant : il fournit et il reçoit de l’électricité. Et notre production de base fluctue. Quand le vent souffle, que le soleil brille fort, la production augmente. Et l’offre ne correspond pas toujours au niveau de la demande. Il faut donc une structure de réseau de distribution très souple, et un réseau «super intelligent».

C’est l’un des messages principaux que nous pouvons vous transmettre : une forte proportion d’énergie renouvelable est incompatible avec une production de base constante. C’est donc incompatible avec le nucléaire et le charbon. Je suis très curieux de voir comment la France et la Pologne vont résoudre ce problème technique. Car la directive européenne « énergies renouvelables » les oblige à atteindre 20% d’électricité d’origine renouvelable en 2020. Je crois que l’Allemagne est beaucoup mieux préparée à cette situation que nos deux éminents voisins.

Quelles sont les conséquences et les implications politiques de cette révolution énergétique ?

JT : Les conséquences sont d’abord économiques. Il y a des gagnants et des perdants. En 2001, l’industrie des énergies renouvelables employait environ 20.000 personnes. Aujourd’hui, le gouvernement de Merkel, pas les Verts, estime ce nombre d’emplois à 370.000. Ce sont essentiellement des petites et des moyennes entreprises. L’industrie éolienne est devenue le deuxième plus gros débouché du secteur de l’acier, juste après l’industrie automobile.

Les perdants sont les quatre grands groupes d’électricité qui ont longtemps eu le monopole de la production d’électricité. Aujourd’hui, ils ne sont pas assez compétitifs dans les renouvelables et même dans les centrales thermiques à gaz à grande efficacité énergétique, de plus en plus gérées par les moyennes entreprises et les services municipaux. Cela ne m’étonne donc pas plus que cela que l’un de nos principaux électriciens, Eon, licencie 20.000 personnes. Ils n’ont pas anticipé l’évolution du marché. Du côté politique, la bataille du nucléaire est terminée. La bataille de l’efficacité énergétique, des économies d’énergie et des renouvelables continue.

La décentralisation et la multiplication des acteurs énergétiques vont-elles dans le sens d’une démocratisation de la société ?

JT: Notre nouveau modèle est plus décentralisé, davantage aux mains des citoyens, plus concurrentiel avec tous ces petits et moyens acteurs, plus innovant et participatif. Il faut comprendre que vous ne pouvez pas construire un champ d’éoliennes si la population locale s’y oppose. Dans bien des cas, ils sont actionnaires de ces éoliennes. Ils sont intéressés à ce nouveau genre de « moisson ». C’est le troisième pilier de cette révolution énergétique : historiquement, la production d’électricité était aux mains de compagnies. Aujourd’hui, dans bien des cas, elle est entre les mains du peuple.

N’est-ce pas une vision un peu idéaliste ? L’éolien est un secteur en pleine concentration, les industriels des énergies renouvelables sont très dépendants des banques. N’y a-t-il pas une bulle financière qui se développe autour de ces renouvelables?

JT: Il faut différencier l’éolien terrestre et l’éolien en mer. L’éolien terrestre aujourd’hui en Allemagne est sur le point d’être compétitif : il produit autour de 7 cents le kWh et même un peu moins. L’éolien en mer requiert lui toujours d’énormes investissements, surtout qu’en Allemagne les installations doivent se tenir loin des côtes pour des raisons de protection naturelle – ce que j’ai décidé, lorsque j’étais ministre de l’environnement. Elles ne peuvent donc pas être portées par le mouvement des citoyens. Les grosses compagnies vont dominer l’activité en mer. Pour le photovoltaïque, les acteurs sont des gens normaux. Dans le nord-ouest du pays ou en Bavière, vous ne trouvez plus de fermes sans panneaux photovoltaïques sur le toit.

A votre avis quel est l’avenir des quatre gros électriciens allemands?

JT: Ils devront changer et ils changeront, j’en suis sûr. Ils se forment à l’étranger. Les parcs d’éolien en mer au large de l’Ecosse, de l’Irlande et autour du Royaume-Uni sont pour l’essentiel construits par les gros électriciens allemands. C’est plus rentable pour eux que de le faire en Allemagne où le tarif de rachat ne leur permet qu’un rendement de 8 à 10%, alors qu’ils en escomptent au moins 15%. En Allemagne, il y a une forte pression pour réduire les prix de l’électricité. Nous ne voulons pas subventionner éternellement cette énergie. Nous voulons qu’elle devienne compétit

Source Médiapart  ;

http://www.mediapart.fr/journal/international/071111/le-nucleaire-est-incompatible-avec-les-energies-renouvelables

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