Un livre : L’archipel paysan

Proposition de lecture d’Alain de Romefort

L’archipel paysan

La fin de la république agricole  

Bertrand Hervieu et Jean Viard – Editions de l’aube

Le livre que tout habitant du monde rural devrait lire

 Bertrand Hervieu a été président de l’INRA et conseiller agricole d’Edith Cresson lorsque celle-ci était Premier Ministre.

J’ai eu la chance de l’avoir dans mon équipe quant il était jeune chercheur au CNRS. Jean Viard est sociologue. Ils viennent d’écrire un remarquable petit ouvrage sur l’évolution du monde rural.

Le point de départ de leur démonstration est le constat de la réduction démographique vertigineuse du monde paysan. En dehors de zones qui se désertifient, comme dans le massif central, et qui redeviennent sauvages ce que nous appelons la campagne est pris aujourd’hui dans un puissant mouvement d’urbanisation diffuse. Les habitants travaillant la terre ne comptent plus que pour10à15% de la population française alors qu’ils formaient80% de celle-ci avant guerre.70% des habitants des campagnes sont maintenant à moins d’une heure d’un centre ville. Les nouvelles technologies de communication sont arrivées, la télé  puis internet .Avec la « rurbanisation » de nouveaux habitants venus de la ville se sont installés dans le monde rural mais ils continuent de travailler en ville. Les appartenances à un lieu et à un groupe social se sont ainsi dispersées entre plusieurs formes

d’espaces de vie  déterminés par la mobilité réelle mais également virtuelle des technologies de la communication.

Alors que l’identité française s’est construite autour de la terre paysanne tenue par des filiations familiales s’y enracinant dans la longue durée la mutation en cours  pose un problème de perte de repères aussi bien pour les habitants des villes que pour ceux des campagnes. De nouvelles visons du vivre ensemble vont devoir être trouvées.

L’identité nationale dela Francea été portée sousla IIIRépubliquepar la figure du terrien et elle a été représentée par le  village. Cela a laissé des traces profondes : on se souvient du village en fond de décor de la célèbre affiche de François Mitterrand intitulée « la Francetranquille » !

A l’originela III° République a été confrontée  à deux risques : la réaction nobiliaire des propriétaires terriens nostalgiques de l’ancien régime sur sa droite et celle du monde ouvrier « rouge » dans les villes industrielles sur sa gauche. Elle a forgé le mythe du petit propriétaire rural devenant le citoyen de la commune et celle ci a pris  le relais de la paroisse.La Républiquea ainsi pu se stabiliser sur une base rurale autour du village géré par le conseil municipal, c’est-à-dire un conseil des chefs de famille (Au XIX° siècle les femmes ne votaient pas) .Aujourd’hui encore un tiers des maires provient du monde agricole. Il existe ainsi une forte dissymétrie démocratique entre les communes rurales qui bénéficient d’un conseiller municipal pour quelques dizaines d’habitants et les communes urbaines, à Paris par exemple on compte un conseiller municipal pour plus de13000habitants !

Le monde paysan n’a pourtant pas résisté après le second conflit mondial au choc de la modernisation .Machinisme, productivisme, surgissement d’un important complexe agro-alimentaire ont généré un exode rural considérable. On est passé du paysan à l’exploitant agricole. L’élan apporté par la politique agricole commune (PAC) à l’époque du gaullisme en privilégiant le volume a accéléré ce mouvement. Le travail de la terre, hier communautaire (pour ceux qui se souviennent des battages du blé) est devenu solitaire et très technique. Dans une France qui s’est urbanisée les fermes constituent une sorte d’archipel. Paradoxalement « la fin des paysans » (c’est le titre d’un livre du sociologue Georges Mendras) a ainsi coïncidé avec l’accession dela Franceau rang de première puissance agricole exportatrice du monde !

Mais si les paysans ont disparu, les modes de gestion publique et les représentations collectives du monde rural ont tenu bon, elles sont loin d’avoir pleinement intégré les mutations. Le maillage micro-communal qui date des paroisses de l’ancien régime résiste, malgré les premiers pas des intercommunalités, il reste toujours prédominant. De leur coté les habitants de la ville qui pour une large part descendent de paysans  chassés par l’exode rural  ont perdu la mémoire de la campagne ; celle-ci cependant fait cependant toujours partie de nos grandes mythologies collectives .A cela s’ajoute de la part des urbains une demande grandissante de nature et d’authenticité alors que les ruraux pensent  souvent ne termes de « pèche, chasse, nature et traditions ».Mais à la longue ces attentes antagonistes pourraient converger. D’ou le retour des idées de terroir et de patrimoine qui font de plus en plus consensus.

Le monde rural, du moins dans sa composante d’origine paysanne, reste  très attaché à ses traditions et notamment aux aspects institutionnels de celles-ci, c’est-à-dire au cadre communal. Il l’est d’une manière localiste et conservatrice parce que le temps de la vie publique villageoise est un temps stable, ritualisé. Dans un certain sens nos fêtes des conscrits illustrent cet encadrement du temps qui passe, au demeurant créateur d’un lien social riche en humanité. L’idée parfois quelque peu « personnelle » que certains de nos maires se font de leur autorité découle elle aussi de cette survivance du monde rural ancien et elle n’en est pas,en revanche, la trace la plus sympathique.

Le livre de Bertrand Hervieu et de Jean Viard nous donne ainsi à la fois une grille de lecture du déclin de nos villages et une perspective pour leur renaissance.

Le sentiment d’appartenance villageoise est toujours très fort en Beaujolais, peut être plus qu’ailleurs. Quelqu’un un jour m’a dit « Je n’ai pas d’amis à Regnie-Durette parce que je ne suis pas du pays ».A ma question « D’où êtes-vous » il m’a été répondu « Je suis de Lantignié » !!!

La commune inscrite dans la géographie des anciennes paroisses et incarnée dans la figure du maire (en laquelle tantôt bien tantôt mal se fusionnent le seigneur féodal et le curé de l’ancien régime avec l’instituteur et le petit notable dela Républiquebourgeoise d’hier) est également un trait caractéristique du pays ; cette spécificité explique par exemple pourquoi les maires ont jusqu’ici mis sous tutelle l’intercommunalité en la coiffant par une commission permanente formée d’eux seuls ;elle explique également aussi pourquoi cette commission permanente a pu être aussi aisément contrôlée par le conseiller général. Toute une hiérarchie notabiliste  auto organise ainsi sa conservation.

Pour qui sait observer ces archaïsmes sont pourtant déjà battus en brèche ; ils vont céder tôt ou tard mais ce sera lent. Lors des élections municipales de2008il y a eu presque partout en Beaujolais la concurrence de plusieurs listes. Si les règles de listes non panachables et régies par la proportionnalité appliquées en ville avaient prévalues les conseils municipaux de la plupart de nos communes seraient aujourd’hui pluralistes, avec une majorité et une minorité bien distinctes. Or ce sera le cas à partir de2014puisque les règles électorales de la ville s’appliqueront aux petites communes.

Les dernières cantonales, quant à elles, mirent en évidence un autre phénomène qui est celui du recul du pouvoir d’influence des maires. Ils ne sont pas parvenus à se faire entendre de leurs électeurs puisque le taux d’abstention a été particulièrement élevé. Si, néanmoins, leur champion a fini par être réélu cela le fut surtout pour des raisons d’ordre politique tenant à la difficulté des reports en raison des clivages de partis. Arithmétiquement au soir du premier tour les voix qui ne s’étaient pas portées sur le sortant étaient de loin supérieures à celles qu’il avait alors obtenues. Comme on dit il a eu chaud.

Sous la stabilité apparente on discerne ainsi des fêlures qui vont certainement s’amplifier : un nouveau type de citoyenneté rurale se cherche ; à plus d’un égard la liberté d’expression et le souci de transparence dont les blogs citoyens locaux sont porteurs ouvre le chemin à ce changement en marche.

L’important c’est le sens que revêtira cette nouvelle citoyenneté. Le livre de Bertrand Hervieu et de Jean Viard esquisse à cet égard une perspective intéressante. C’est celle d’une transformation des notions de paysage et de patrimoine qui avaient été promues jusqu’alors de façon défensive par quelques esthètes et érudits. Ces notions pourraient désormais devenir un moyen de « faire richesse » en créant de la diversité, en luttant contre la standardisation et en devenant, dans un monde mobile, un moyen de partage relationnel (économique et social) entre la ville et la campagne. C’est un peu ce que voulait dire un élu local lorsqu’il m’affirmait que « pour vendre le vin il faut vendre aussi du paysage ».C’est toute la signification des jumelages entre les crus et les mairies Lyonnaises. C’est ce que me paraît également rechercher l’association « itinéraires, paysages et patrimoines » recemment crée à Regnié-Durette ou à Villié-Morgon avec « sentiers et racines ».C’est, enfin, ce qu’ambitionne la charte de Fontevraud dans les Brouilly. Nous avons ici les premiers jalons (il y en a d’autres) d’une nouvelle transformation et d’un changement de mentalité collective. Le village de demain va perdre peu à peu son caractère de « clôture » sur lui-même, il va devenir un « point d’ancrage » pour des habitants de plus en plus mobiles et un facteur de proximité partagée dans un monde de plus en plus ouvert. Beau défi !

Alain de Romefort

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